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Echange avec M. Louis ACHILLE

dimanche 30 avril 2006, par Etienne

Intervenant Les spirituals donnent-ils lieu à une création continuelle et immédiate en même temps ?

M. Achille On peut dire qu’il ne se crée plus de spirituals ; comme on le disait tout à l’heure, il ne se crée plus de grégorien ; il peut encore se créer des chants en latin, mais plus de grégorien ; la source s’en est lentement tarie. Sur les 6.000 spirituals dénombrés, 200 ou 300 font partie de la plupart des recueils ; résultat d’une sélection qui a retenu les plus populaires, les plus beaux, les plus divers.

Intervenant Oui, mais alors cela crée un répertoire fixe pour les églises de là-bas : ils vont puiser dans les recueils en question !

M. Achille Mais la plupart des gens ne lisant pas la musique, ne s’inspirent pas de ces recueils mais puisent dans leur mémoire enrichie dès l’enfance de tout un patrimoine inconnu ou presque des enfants noirs d’aujourd’hui.

Intervenant Par comparaison, le problème de création chez nous est posé, tandis que ces églises noires profitent d’un répertoire acquis déjà existant.

M. Achille Ce répertoire n’est pas prisonnier d’une interprétation unique ou figée ; celle-ci se renouvelle par le droit à l’improvisation, aux harmonisations différentes et puis, grâce à l’absence d’une liturgie définitive. Bien sur, il y a des habitudes : on ne chante pas n’importe quoi, à n’importe quel moment ; mais enfin, dans l’ensemble, il est normal d’interrompre en lançant un chant ; s’il correspond à un besoin général il se développe repris par la communauté qui soutient, approuve et encourage ainsi l’intervenant, sinon le chant s’éteint.

M. Achille Ils le faisaient dehors probablement parce que l’office étant très bien organisé, il se termine sans avoir laissé surgir la moindre improvisation ; tandis que dans les églises noires populaires, l’office se termine "faute de combattants" si vous voulez ; non pas lorsque les officiants sont partis, mais quand, après deux ou trois heures de prière, de sermon et de chant, plus personne n’a de raison de rester, n’a besoin d’ajouter quoi que ce soit.

Il faut se mettre dans l’esprit que, si on veut louer Dieu convenablement, il faut deux ou trois fois plus de temps que nous n’y consacrons même dans une grand’messe. On conçoit mal des offices protestants à répétition, s’adressant trois ou quatre fois dans la matinée du dimanche à des assemblées incomplètes. Enfin, c’est un point de vue ; mais vous comprenez, l’église a représenté pour les Noirs, surtout avant l’invention de la Télévision, et dans les régions rurales, le lieu essentiel de rassemblement de tout un peuple. Il y a office tous les soirs, de 19 h. à 22 h. Les pasteurs, souvent indépendants, ne vivent que de ces offices-là, et ils font la quête tous les jours.

Je dois dire d’ailleurs que dans la partie de la cassette que vous n’avez pas entendue, il y a une invitation à la quête que je trouve magnifique et j’y ai répondu des deux mains ; je n’étais d’ailleurs pas seul Français à cet office : je faisais partie des pèlerins du groupe CLEO (Lyonnais et autres) avec le Père Chenu et le Pasteur Bauvon. Mais c’est avec le Pasteur Bauvon que je me suis rendu à cet Office de l’aurore et nous y sommes allés de nos 10 dollars : cela les valait bien et c’était admirablement - je ne voudrais pas dire "amené" - mais "proposé", avec le même talent, la même force de conviction que les interventions du Pasteur Tanez ! Puisqu’il s’agissait du Jour de la Résurrection, le pasteur demanda aux fidèles s’ils ont constaté que le Christ est vivant dans leur vie et, puisqu’il avait reçu des confidences, il donnait quelques exemples. A un moment donné, il demanda à tous ceux qui sont convaincus que le Christ est ressuscité de bondir de leur chaise et de crier : OUI, Christ est ressuscité ! Lorsque 2.000 personnes se lèvent pour crier ceci d’une seule voix, c’est émouvant, extrêmement émouvant.

Ce sont là des faits vécus ; je ne sais pas du tout quel enseignement on peut en tirer, mais c’est extrêmement émouvant qu’une prédication vous rende à ce point sensible la présence invisible, mais active, actuelle et efficace du Christ ressuscité.

Intervenant Le spiritual, c’est un peu le grégorien. Peut-être que j’ai compris que la vague suivante était celle du Gospel song. Je voudrais savoir s’il y a, dans la musique que font ceux qui chantaient autrefois le spiritual, des influences provenant du rock, de la musique pop ou autre musique planante, répétitive que l’on constate aujourd’hui et qui vient, pour nous, la plupart du temps, d’Amérique du Nord ?

M. Achille Alors, c’est tout à fait l’inverse. Toute musique noire vient esentiellement du spiritual et des chants de travail. Le jazz tout le premier, qui est apparu nécessairement lorsque les Noirs ont pu avoir des instruments de musique, des instruments à vent. Ce sont les fanfares militaires de la Guerre de Sécession (1864-1865) qui ont mis saxos et trompettes entre les mains des combattants noirs - volontaires ou non - et qui leur ont permis de jouer leur musique qu’ils chantaient et dansaient depuis deux siècles. C’est pourquoi les jazz-bands, les orchestres de jazz sont des fanfares (instruments à vent) et puis, autour de St-Louis et jusqu’en Louisiane, sous l’influence française et créole, il y a eu l’introduction du piano, instrument stabilisateur, avec la création d’un certain style que, d’ailleurs, les Français apprécient particulièrement : le style Nouvelle-Orléans, où ils se reconnaissent eux-mêmes.

Donc le jazz provient des spirituals après une sécularisation de l’inspiration soutenue désormais par des instruments de plein air extérieurs aux lieux saints. De même, le blues, le rock and roll, la pop music. Prenez Elvis Presley : ce n’est pas pour rien qu’il est né et enterré à Menphis, Tennessee : il a puisé abondamment dans la musique noire. Les spirituals, on a dit qu’il y en a 6.000, c’est un immense domaine ; c’est aussi une source de prière et de méditation illimitée, et je rappelle qu’ils ne se chantaient pas uniquement à l’église, faisant partie non seulement du culte mais de la culture des chrétiens noirs, c’est-à-dire de la totalité du peuple noir pendant environ 15 générations.

Intervenant J’entends bien ce que vous dites. Pour la plupart, je crois, nous pensons tout à fait cela : mais si on abandonne aujourd’hui dans ces églises-là ce que vous dites être un peu leur grégorien, une musique d’autrefois, que chantent-ils maintenant ? Vous avez dit, tout à l’heure, le Gospel song ; premièrement, est-ce que c’est seulement cela ou bien est-ce que par un phénomène de retour, ces musiques profanes, c’est-à-dire rock, musiques pop nées des influences noires, rentrent chez eux ?

M. Achille Pas dans les églises, assurément pas ! malgré une tendance actuelle à traiter dans les églises, musique et chant comme s’il s’agissait un peu de variétés, mais de variétés sacrées.

Intervenant Alors quoi ? Qu’est-ce qu’ils chantent ? S’ils ne chantent plus de spirituals, qui est leur musique d’autrefois, qu’est-ce qu’ils chantent ?

M. Achille Cela dépend du niveau d’assimilation ou d’intégration des églises. Prenez la cassette : on y entend l’office dans une église "comme il faut", une église convenable, baptiste, à population opulente où véritablement l’on chante de la musique écrite par des Blancs, pour des Blancs : toutes les églises noires évoluées des grandes villes chantent les cantiques ou la musique classique des Blancs, même lorsqu’il y a dans le recueil des spirituals noirs ; on y a rarement recours. Entre 1930 et 1970, j’ai constaté une évolution, une sorte de rejet des spirituals, à la fois pour ne pas rappeler la période honteuse de l’esclavage et aussi parce qu’on estime que ce sont des chants défaitistes. Les Noirs américains ont besoin de toute leur énergie pour lutter sur le plan politique, civique et économique. Alors, leur parler de l’autre monde, c’est les "démobiliser".

Intervenant Alors que cela les avait mobilisés à l’origine !

M. Achille Cela les avait mobilisés à l’origine et entretenus dans l’espérance d’une juste récompense et de la libération. Mais pour la plupart, la libération c’était, en fait, le passage dans un autre monde ; le passage de l’esclavage à la liberté, le plus souvent ne se faisait que par la mort ; mais évasions, révoltes d’esclaves, prouvent qu’il y avait chez eux une résistance à peu près continuelle et les plus courageux, les plus audacieux, ont franchi le pas. En résumé, nous avons trois répertoires :

1. un répertoire ancien : les spirituals qui tendent à se retirer de la liturgie protestante actuelle (la comparaison avec le grégorien m’a été faite par un prêtre de Lyon ; la plupart des Noirs américains ne savent pas ce qu’est le grégorien) ; ces spirituals sont interprétés dans les concerts, comme de la musique ancienne, parfois intitulés "mélodies".

2. puis le Gospel song qui a remplacé dans le culte les spirituals ; c’est un genre qui est extrêmement fécond.

3. enfin, on chante des cantiques blancs, mais avec une chaleur, un élan particuliers.

Dans les églises catholiques noires, on chante généralement des cantiques "blancs". Je crois constater que l’Eglise catholique américaine a été très longue à admettre les "spirituals", même dans les paroisses surtout noires, pour ne pas entretenir de confusion entre protestants et catholiques, pour introduire les Noirs dans la grande famille de l’Eglise universelle, et pour protéger des Noirs consentants d’une religion qui, faisant place à la spontanéité des fidèles et à leur corps, peut encourager manifestations dansantes et chantantes touchant l’hystérie religieuse.

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