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L’universalité des spirituals

dimanche 30 avril 2006

Je voudrais dès l’abord exprimer deux craintes qui sont en même temps deux précautions oratoires : crainte concernant la compétence qu’on veut bien me reconnaître et crainte concernant le sujet dont je dois vous entretenir.

Tout d’abord, je veux parler d’expérience plutôt qu’avec compétence. Je ne suis ni sociologue ni musicologue ; mais, par contre, je suis un "amateur" au sens fort et propre de ce terme, un passionné du Negro spiritual et un praticien. C’est en 1931 qu’un Lyonnais dont je vénère la mémoire, le Père Joseph Folliet, au cours d’un pèlerinage des Compagnons de St François à l’abbaye savoyarde de Tamié, m’invita à chanter "une chanson de mon pays" pendant un feu de joie. J’expliquai à Folliet que les chansons martiniquaises étaient sentimentales, érotiques ou satiriques, mais que je savais des Negro spirituals, pour les avoir découverts récemment, introduits en France par Roland Hayes et les Fisk Jubilee Singers pendant les années 20, mais ce n’étaient pas des chants de mon pays. J’ai, néanmoins, chanté en anglais, dans une langue étrangère, ces cantiques protestants créés par des esclaves avec lesquels ces braves Savoyards qui nous écoutaient n’avaient rien de commun. Non plus, d’ailleurs, que les autres jeunes pèlerins, dont le futur abbé allemand, Franz Stock. Instantanément, j’ai été convaincu de l’universalité des spirituals. Dix ans d’enseignement dans les universités noires de Washington et d’Atlanta m’ont, par la suite, permis de me nourrir des Spirituals, au grand scandale de mes collègues noirs, qui ne comprenaient pas l’intérêt que je portais aux offices des églises populaires si différentes des églises "convenables" qu’ils fréquentaient.

LE PARK GLEE CLUB

Nommé à Lyon en 1946, j’ai fondé, à la demande de mes élèves, une chorale qui n’a pas le temps de chanter autre chose que des spirituals. Les choristes, au nombre de 64 inscrits cette année, sont des candidats aux concours d’entrée aux Grandes Ecoles. Ils ont très peu de temps à consacrer aux loisirs, lorsqu’ils ne sont pas trop polarisés. Ce temps doit être utilisé précieusement, et consacré à des choses essentielles. Depuis 32 ans, cette chorale se renouvelle aux 2/3 à peu près chaque année. Et ces futurs normaliens, polytechniciens et ingénieurs de tous poils trouvent rafraîchissant de se plonger dans une musique primitive comme celle des esclaves que leurs ancêtres n’ont jamais été, suivant une méthode de tradition orale, qui reçoit une mélodie et l’harmonise à volonté et d’une façon qui n’est jamais définitive, ni même transcrite, du reste.

Les choses de ce genre doivent exister par leur seule vertu, et je n’aurais jamais rien fait pour maintenir artificiellement le "Park glee club". Que. signifie ce nom ? Le lycée en question s’appelle le lycée du Parc dont il suffit de changer le C en K (il s’agit du Parc de la Tête d’Or dont il est voisin). Glee veut dire "allégresse" et aussi "chant choral sans accompagnement". Les deux sens nous agréent : un "glee club", c’est donc un groupe de jeunes gens qui chantent en choeur, et qui le font avec une certaine joie. L’excellente définition !... Je n’ai d’ailleurs fait qu’imiter les universités américaines qui toutes ont leur glee club. Ainsi nommée, cette chorale vit dans une sorte d’autonomie remarquable qui a résisté à tous les ébranlements de l’université, pendant les jours difficiles de mai 68 et même pendant les deux ou trois années qui suivirent. Lorsque les grèves vidaient les salles de classe, une demi-heure après je retrouvais les grévistes à la répétition du Park glee club. A aucun moment, même lorsque les cours étaient interrompus, la chorale n’a cessé de vivre. Sans commentaires. Cette permanence m’inspire le devoir de continuer, d’autant plus que je retrouve maintenant les enfants de mes premiers choristes ; deux générations de jeunes rhônalpins qui chantent des spirituals !... Et parmi ceux qui sont partis (ils sont entre 2 et 3 000), certains ont fondé, à l’Ecole Polytechnique, à l’Ecole Normale Supérieure, dans d’autres parties du monde ou tout près, à St-Etienne, par exemple, des groupes plus ou moins éphémères. Pour moi, je vois dans cette permanence une véritable mission. Quant à ce qui se passe à l’intérieur de ce groupe chaleureux, dont les administrateurs reconnaissent d’ailleurs le caractère particulier, et ce qui se passe dans la conscience de chacun, c’est secret. L’opinion religieuse de mes choristes ne m’intéresse absolument pas. Lorsqu’il m’arrive d’être invité à chanter dans des paroisses, d’animer des messes et que vient le moment de l’eucharistie, de la communion, je m’interdis de voir qui la reçoit. Ce qui se passe à l’intérieur de chacun est, du reste, très variable. Mais il y a une pénétration mutuelle du regard, parfois une véritable transfiguration du jeune choriste qui laisse à penser qu’il se passe là quelque chose de grand, tandis que le corps est pénétré par les rythmes. Au moment de la plus vive contestation, ces choristes ont fait preuve de la plus totale disponibilité, obéissant à l’oeil et au doigt, je ne dis pas seulement au doigt, mais à une phalange.

Une deuxième expérience est celle d’animateur d’une messe dominicale dans ma paroisse lyonnaise de St Pothin. Je suis heureux de profiter de cette occasion pour dire aux compositeurs présents dans cette salle et dont nous chantons les oeuvres françaises, que nous sommes très loin d’interpréter celles-ci comme elles le méritent. C’est un des problèmes que je suis heureux de pouvoir discuter ici. En tant qu’animateur, je reste, ô combien ! sur ma faim. Mais que faire ?

UN GENRE DEPASSE

Deuxième remarque initiale : le sujet dont nous allons nous entretenir, les spirituals, il faut le dire, est un sujet caduc. Le genre du spiritual est dépassé à l’heure actuelle aux Etats-Unis. Le curé de ma paroisse me disait : "Au fond, les spirituals aujourd’hui sont devenus le grégorien des Noirs américains. " C’est vrai. Il y a juste un an, à Pâques 1979, dans les Etats du sud, à Memphis, Tennessee, je faisais entendre une cassette de la chorale du lycée du Parc, étudiants blancs chantant de la musique noire, et des Noirs de s’exclamer : "Il faut amener ces jeunes étudiants blancs dans les Etats du sud, afin que les Noirs redécouvrent leur musique." Cela n’est pas si facile à faire. Ces jeunes gens ont la manie de se présenter à des tas d’examens et de concours dont le résultat n’est pas évident ; aussi ne peuvent-ils s’engager à l’avance ; d’où impossibilité de faire des réservations. Quant à l’influence des Negro spirituals en France, c’est à vous que je laisserai le soin de déterminer l’impact de ces chants protestants sur la musique catholique française. C’est à vous que je demande d’essayer de préciser comment vous avez ressenti cette musique, ce que vous lui avez emprunté. Il est bien évident que la découverte, faite au lendemain de la seconde guerre mondiale, de cette musique noire, a donné lieu à une prolifération de traductions, d’adaptations, d’imitations. On en a évoqué quelques-unes : "Seigneur, tu cherches tes enfants", "Tu es, Seigneur, le lot de mon coeur", "Notre Père, notre Père". Le Père Guy de Fatto a beaucoup fait pour populariser ces textes, quelquefois avec plus de vitalité que de beauté, je pense. Je le lui ai dit.

Mais au-delà, il y a une influence que je sens dans ce que l’on appelle la "musique rythmée" et que je préfère appeler la musique "syncopée". Par définition, toute musique est, en effet, rythmée, même le grégorien. Je dirai donc plutôt musique "syncopée". Il y a certain "Agneau de Dieu" qui rappelle le blues et qui donne lieu à un véritable "rif" (messe "Peuples, battez des mains " de J. Akepsimas, AL 45).

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